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Vers des hommes bioniques ?
Jean-Pierre de Mondenard
Médecin du sport
Si la préparation physique des pionniers du Tour relevait de l’empirisme, un siècle plus tard, les méthodes ont bien changé, pour le meilleur... et parfois pour le pire.

En 1903, la plupart des coureurs du premier Tour sont des cyclistes occasionnels, voire des néophytes. Et même pour les rares professionnels l’improvisation la plus totale règne sur l’hydratation, la nutrition de l’effort, l’entraînement et les soins.

Des recettes empiriques et une obsession : boire

La principale caractéristique de l’entraînement consistait alors à faire disparaître « tout poids superflu ». Le menu de l’athlète comprenait des aliments riches et de peu de volume, des viandes rôties – bœuf ou mouton –, mais sans gras, une grande quantité d’œufs crus ou très peu cuits, peu de légumes, peu de pain et enfin une diminution graduelle de la quantité de boissons. Les coureurs emportaient d’ordinaire un morceau de citron, pratique d’un autre âge qui conservera longtemps des adeptes.
Jusqu’à la fin des années 1970, les coureurs luttaient contre la déshydratation comme on combat un adversaire. Pierre Brambilla, troisième du Tour de France 1947, s’adressait à lui-même en ces termes : « Tu vas avancer, vieille carcasse... Ah ! tu ne veux pas... Eh bien, tu ne boiras pas ! » Finalement vaincu par la soif, l’athlète absorbait des quantités de liquide démesurées par rapport aux possibilités de vidange gastrique (800 millilitres à l’heure). Cette surcharge stomacale, limitant la fonction cardio-respiratoire, provoquait un ralentissement de l’oxygénation de la cellule musculaire. Le sportif en concluait inévitablement que l’absorption de grandes quantités de liquide était néfaste pour le rendement ! De plus, le coureur assoiffé finissait par ingurgiter n’importe quoi. Roger Walkowiak fut contraint à l’abandon en 1957 pour avoir « chassé la canette » de... chianti !

Vers un progrès des méthodes et une adaptation des règlements

Jusqu’en 1967, les coureurs du Tour de France ne pouvaient se ravitailler que dans des secteurs délimités à l’avance, appelés « contrôles de ravitaillement ». Depuis, les organisateurs, sur les indications des experts médicaux, ont considérablement assoupli ce diktat. Quelles que soient les conditions climatiques, les coureurs peuvent se ravitailler tout au long du parcours en boissons fraîches (après le cinquantième kilomètre et jusqu’à 20 kilomètres avant l’arrivée). Pour les échappées, en l’absence de la voiture du directeur sportif, ce ravitaillement s’effectue à partir d’une moto de l’organisation.
Les dirigeants du Tour ont compris la nécessité de réviser leur position sur les problèmes de boisson durant l’effort. L’hydratation et la nutrition ont fait l’objet de nombreuses recherches, afin de répondre au mieux aux pertes hydriques et à la dépense énergétique. Ainsi, il a été calculé que cette dernière était de 7 000 calories par jour en moyenne pour un coureur du Tour de France, alors qu’elle est de 3 800 pour un mineur de fond, de 4 100 pour un militaire en exercice et de 5 000 pour Robert Scott, l’explorateur britannique, et ses compagnons dans les glaciers de l’Antarctique en 1910. La consommation quotidienne de liquides est, elle aussi, considérable : elle varie de 3,5 à 13,2 litres.
Établis par un nutritionniste, les menus et les musettes proposés aux coureurs sont désormais adaptés au parcours, au kilométrage et aux conditions climatiques du jour. Les apports énergétiques associent, pendant l’effort, des sucres rapides enrichis en vitamines (barres énergétiques) et, en récupération, des sucres lents, des protéines et des minéraux. Afin d’accélérer le processus, certains n’hésitent pas à s’administrer le tout en perfusion.

La « charge » des géants de la route

Dès le premier Tour, en 1903, les coureurs utilisent les « médicaments toniques et reconstituants » de l’époque, parmi lesquels on trouve pêle-mêle l’alcool, l’arsenic, la caféine, l’éther, le fer, l’huile camphrée, le phosphore, la strychnine ! Plus tard, en 1955, le Français Jean Malléjac, victime d’une terrible défaillance sur les pentes surchauffées du mont Ventoux, fut soupçonné de dopage. Quatre ans plus tard, selon l’hebdomadaire Miroir Sprint, les organisateurs du Tour réunissaient les soigneurs afin d’attirer leur attention « sur les dangers présentés par de telles pratiques et sur l’immoralité de la chose ». Avec l’appui du médecin du Tour, une motion fut rédigée et adressée à l’Union cycliste internationale (UCI) pour demander une législation régissant la profession de masseur-soigneur et instaurant un contrôle antidopage. L’année suivante, en 1960, le Dr Pierre Dumas, médecin du Tour de France, en entrant dans la chambre du champion italien Gastone Nencini, le trouve allongé sur son lit, « les deux bras reliés à un bocal, se prêtant à une double perfusion de sérum à base d’hormones mâles ». Devant cette dérive, les organisateurs réunirent les médecins présents sur la course. L’un d’eux, le Dr Robert Boncour, annonce de façon prophétique : « D’effroyables dangers menacent la vie du champion-cobaye transformé en champion-suicide. [...] Il importe au plus haut degré que les intéressés, c’est-à-dire les sportifs en général et les coureurs en particulier, en soient dûment et clairement avertis. » En 1962, une dizaine de coureurs abandonnent pour cause d’intoxication alimentaire. D’une voix unanime, ils mettent en cause l’absorption de poisson peu frais. Selon un médecin, « il s’agissait en réalité de l’introduction des morphiniques dans le Tour ».

Une course sans fin entre contrôles et « progrès » du dopage

Le 28 juin 1966, les cyclistes subissent le premier contrôle antidopage de l’histoire. Le 3 juillet, deuxième contrôle. Ces deux séries de prélèvements révèlent six cas de dopage aux amphétamines. Après de longues procédures, les coureurs seront relaxés, car la preuve n’a pu être faite qu’ils avaient absorbé « sciemment » des produits dopants. Un an plus tard, Tom Simpson mourait sur les pentes du mont Ventoux. Selon l’autopsie, les amphétamines ont joué un grand rôle dans ce décès. Les stimulants ne sont pas directement responsables de la mort du coureur britannique, mais l’effort intense et la chaleur ont potentialisé les effets secondaires fatals des substances absorbées. En 1978, nouvelle tempête sur le Tour : Michel Pollentier, le maillot jaune, est « expulsé » pour avoir tenté d’utiliser l’urine d’un tiers dissimulée dans une poche plastique. En 1988, Pedro Delgado, contrôlé positif avec un masquant d’anabolisants, remporte le Tour. Quelques années plus tard, la sortie complète de l’équipe PDM pour « syndrome grippal » alimente à nouveau la chronique du dopage.
Enfin, en 1998, l’affaire Festina permet de mettre en lumière la « gestion médicale » de la performance. Au-delà des problèmes éthiques, le dopage met en danger les athlètes par ses effets aigus (mort subite due à l’effet conjugué des produits, de l’effort et de la chaleur) et par ses effets chroniques (cancer du foie de la prostate, pathologie cardio-vasculaire, etc.). Les hormones produites par génie génétique (EPO, hormone de croissance, insuline, Insulin-like Growth Factor n° 1, NEPS) ou par synthèse (testostérone, stéroïdes anabolisants, hémoglobine synthétique) font partie des nouvelles armes chimiques de certains sportifs de haut niveau, toutes disciplines confondues (le cyclisme n’est pas le seul sport concerné), malgré le renforcement de l’arsenal préventif et répressif. Les cyclistes font l’objet de nombreux contrôles et d’un « suivi longitudinal » sur l’ensemble de la saison. Cependant on peut craindre, dans l’avenir, la surproduction endogène des hormones dopantes et le renforcement des tissus les plus sollicités (myocarde, muscles, tendons, cartilages, peau) à cause des manipulations génétiques.

Savoir +

MONDENARD  Jean-Pierre de 
Dictionnaire du dopage
Paris : Masson, 2003.


MONDENARD  Jean-Pierre de 
Nutrition de l’effort : les 13 erreurs alimentaires du sportif
Paris : Éditions Ardix Médical, 1994.


RICHE  Denis 
L’Alimentation du sportif en 80 questions
Paris : Vigot, 1998.